Ceci est mon blog d'origine, à consulter avec ses pendants : "Mes amis papillons" et la "Gazette des arts"

dimanche 16 janvier 2011

omnes sitientes...

...venita ad aquam !

Tous ceux qui ont soif, venez à nos eaux...

Vous avez compris que je suis fasciné par les histoires d'eau, surtout quand elles donnent lieu à des légendes, et à la représentation de sources ou autres origines de l'eau par des nymphes ou autres divinités, et à des légendes de belles filles allant chercher l'eau au puits, où elles tombent la plupart du temps sur un prince charmant assoiffé.

La ressource en eau devient un des sujets stratégiques de notre siècle, car on ne peut se passer d'eau pour boire ni pour se laver, ni pour fabriquer n'importe quoi. Mais ce sujet a été crucial de toute éternité, et je ne visite jamais un monument romain sans me poser la question technique de l'origine de l'eau. Sur ce sujet, je suis d'ailleurs tranquille ! Rares sont les visiteurs qui se posent la question, et je suis donc souvent solitaire sur ce sujet très particulier.

Tenez Saint-Bertrand de Comminges !

Le Mont-Saint-Michel des terres disent les Commingeois. Une abbatiale-forteresse juchée sur un piton sur la route des Pyrénées vers l'Espagne. Ca c'est ce qu'on voit aujourd'hui "en haut". On visite l'abbatiale. On salue St-Bertrand. On s'étonne de son bâton d'Evêque constitué d'une canine de Narval (qui provient on ne sait comment du pays Inuit). On s'esclaffe devant les stalles de chêne poli par les ans qui représentent des scènes grivoises. On y va le dimanche matin écouter la messe en s'asseyant-debout comme le faisaient les moines. On y emmène les amis. C'est notre lieu touristique le plus célèbre à part Luchon.


Et en bas, une ville romaine dont on estime la population à douze mille habitants. Un carrefour entre l'Est c'est à dire Toulouse ; le sud c'est à dire l'Espagne ; et l'Ouest : Dax. J'ai évoqué le trophée de la Turbie à Nice. Il en existe un autre au Pays Basque en pleine montagne, la tour d'Urkulu. Et bien à St-Bertrand, on a retrouvé un trophée équivalent, illustrant la défaite de nos ancêtres gaulois, et de nos voisins espagnols ! Le vainqueur, l'occupant, est italien, romain. Et il aménage, bâtit des routes, temples et autres conduites en plomb, et il doit bien trouver de l'eau pour arroser les pelouses et alimenter les thermes. Ce sont mes ancêtres hydrauliciens et ils m'épatent toujours.


A St-Bertrand, il suffit de faire un parking et de creuser un trou : on tombe sur une villa avec des mosaïques. Il y a des thermes, un carrefour de routes pavées ; un marché aux bestiaux. Et il y a un port, car le marbre qui est partout venait de Saint-Béat tout proche, la route étant tout bonnement le fleuve Garonne. Le même fleuve desservait la villa de Valentine ; puis la villa de Chiragan d'où vient la vénus de Martres aussi belle que celle de Milo, sauf qu'il n'existe que le buste. Puis Tolosa ville romaine dont on retrouve les vestiges au musée saint-Raymond. Alentour on a Mont-Maurin, et si l'on monte vers le Gers on se retrouve à Séviac, avec ses célèbres mosaïques qui ont 2000 ans.


Pas loin, vous en avez forcément entendu parler, il y a les grottes de Gargas. Elles sont célèbres en Europe, pour être constituées de deux salles, sans doute à l'époque des sanctuaires ou des cathédrales naturelles car ornées de stalagmites et stalactites impressionnants. Et dans nombre de cavités naturelles lisses des murs, à hauteur d'homme, des empreintes de mains. Noires, faites avec du charbon de bois. On s'en met plein la bouche, et on souffle sur l'autre main posée au mur, formant pochoir. On enlève, et reste la trace d'ocre rouge sur le fonds noir du charbon. La trace de la main. Très impressionnant.

Nous sommes dans le calcaire, comme à Montpellier. L'Arize coule proche, et fuit de temps en temps, dans des cavités naturelles, des failles dont les grottes de Gargas ne sont qu'un des exemples. Cette eau coule en souterrain, ressort dans le gouffre du Poudac (ou de Générest) à la cote 520m, disparait et finit par ressortir à nouveau à l'aval, dans une autre résurgence. L'une d'elles est celle de Tibiran, à la cote 470m dans les Hautes-Pyrénées, à 4Km de St-Bertrand situé en Haute-Garonne. Aujourd'hui, on trouve cette résurgence facilement, avec à l'aval un moulin abandonné, qui en rentabilisait la force motrice. Pas très en amont, Norbert Casteret est descendu le 16 août 1929 à 9 m de profondeur dans le puits de la Forge dans la cour de la maison Fuzeré, au fond duquel il a repéré un ruisseau "impénétrable". Tout cela existe encore naturellement...!


Les romains dans leur conquête du Comminges avaient trouvé la résurgence bien avant le célèbre spéléologue qui lui a collé dedans sa fluorescéine verte habituelle avec laquelle il a tracé le cours de la Garonne toute proche, et a identifié la résurgence (encore une) du Taureau.

Et c'est là qu'ils déploient leur génie.

Car on vous a appris que l'eau est horizontale n'est-ce pas, et que  cette propriété donne lieu aux "vases communiquants". Mais si vous suivez un peu les cravens qui irriguent leurs calans pour donner de l'eau à leurs prairies de Crau, leurs eygadiers, (du mot aqua latin) savent parfaitement "faire regonfle".

Faire regonfle consiste à créer un barrage. Du coup l'eau (horizontale) s'accumule derrière, restant horizontale mais de plus en plus haut tant que le barrage reste étanche ou n'est pas contourné à la courbe de niveau cherchée.

Nos romains à Tibiran trouvent bien une résurgence naturelle, mais pas de bol, elle est à une altitude insuffisante pour mener l'eau qui en est issue dans un canal, qui doit avoir une pente pour que l'eau coule. Si l'on part de pas assez haut, on va arriver trop bas, en dessous de l'altitude des thermes de St-Bertrand, et comme les pompes n'existent pas, c'est foutu pour avoir l'eau courante au robinet.

Et c'est là qu'ils créent le seul ouvrage dont j'ai jamais entendu parler dans l'histoire de l'antiquité romaine !

Et qui est resté quasi intact, d'abord parce que personne ne comprend comment il fonctionne. Les touristes à l'aval se fichent comment l'eau arrivait. Les Haut-Pyrénéens de Tibiran à l'amont voient des cailloux plats, dans une parcelle au demeurant privée, pas très spectaculaires, et le paysan du coin a collé dedans ses oies, qui telles leurs ancêtres du Capitole se précipitent sur tout visiteur pour le virer de là ce qui m'est arrivé bien entendu.


















En deux mots, les romains se méfiant des fuites on entouré toute la zone de la résurgence d'un barrage en terre, qu'ils ont conforté à l'aval par un parement de pierre encore visible. Ils ont ainsi fait faire "regonfle" à la résurgence, la mettant en pression. Encore fallait-il que l'eau sous pression trouve un exutoire vertical pour remonter de près de trois mètres ? Ils ont construit un puits de section carrée en dalles de marbre, et ont capté la faille, la reliant à un conduit vertical maçonné : l'eau ne trouvant que ce chemin a remonté, et a débordé à la surface, pour rejoindre un canal très classiquement romain, en élévation dans les dépressions, et en souterrain dans les buttes, exactement le genre de canaux que j'ai exploré cent fois dans la région d'Arles. Et l'eau est arrivée à la cote souhaitée dans la ville de St-Bertrand, au terme d'un parcours de 4 Km, et les thermes ont fonctionné.

Voici la sortie, le rebord gauche du canal intact, le droit a été bousculé par les vaches. On retrouve les 3m de "regonfle" et en bas la résurgence actuelle.

La prise d'eau était l'équivalent de nos stations d'alimentation en eau potable. Nous on met une grosse pancarte qui s'appelle "Vivendi, Lyonnaise des Eaux, ou syndicat de la Barousse..." Les romains qui disaient en Crau que "l'aïgo es d'or", ont, disent des écrits anciens, gravé une plaque où était écrit :

omnes sitientes venita ad aquas

que tous ceux qui ont soif viennent vers les eaux ... ...de Tibiran !

Et cette astuce a fonctionné pendant cinq cents ans ! Sans aucune énergie fossile, prouvant que les romains étaient plus écolo que nous ! Jusqu'à ce qu'arrivent les Visigoths. Ils démolissent le canal, assoiffent les habitants de St-Bertrand, et défénestrent le Préfet romain. En passant, ils coupent la tête de St-Gaudens dans la ville du même nom. Ce dernier prend sa tête sous le bras et devient saint (santo subito comme notre cher pape polonais Jean-Paul II). La ville se dépeuple, et disparait peu à peu. Les oies et les vaches prennent possession de la "station de pompage". Et les archéologues débarquent au XVIIIè, cherchant avant tout des "Antiques", c'est à dire des statues spectaculaires (et gratuites). On connait l'histoire de la Vénus de Milo vendue par un paysan à un navigateur français avisé. On connait l'histoire de la Vénus d'Arles offerte à Louis XIV, à l'origine de l'histoire de l'Arlésienne que l'on ne voit jamais : elle est au Louvre !

Alors vous pensez, j'arrive un peu tard ! Deux mille ans après, où chercher cette plaque ? Prélevée par un voisin ; revendue à un amateur, elle orne sans doute la cheminée d'un notable voisin, ou est cachée dans une cave, oubliée, perdue ?

N'est-ce pas mieux comme cela ? Les oies du Capitole gardent la source romaine. Le canal s'enfouit peu à peu dans les ronces. Mais tout reste intact, depuis deux mille ans. Même si les thermes ne coulent plus...Avec la patine d'usage disent les commissaires priseurs !

J'ai rencontré le paysan propriétaire des lieux. Son fils est horloger et habite notre petite ville. Il m'a expliqué le comportement de son père, et m'a avoué que les oies c'était exprès, pour inquiéter les fonctionnaires territoriaux, venus un jour tenter de l'exproprier !

Et il m'a raconté une histoire folle : il parait que les jours d'orage.... quand l'Arize fait "regonfle", et bien la résurgence coule très fort. On entend des bruits de cataracte sous la maison du père....

et le "puits" romain recoule.....

Je veux voir ça bien sûr !